Philip Kapleau - Questions zen

Le livre est constitué en grande partie de questions et de réponses mais pas seulement. On y trouve également un discours d'encouragement lors d'une sesshin, la traduction de chants, des récits d'illumination de pratiquants et des correspondances et pour finir le récit autobiographique du parcours de Philip Kapleau. Ce livre est donc extrêmement riche et par conséquent impossible à résumer.

La question que je trouve la plus intéressante est celle qui concerne l'éveil et son rapport à la réalité.

La question est posée ainsi "L'illumination peut-elle survenir sans entraînement?" sous entendu sans faire zazen.

La réponse est très longue, je vais juste prélever ce qui m’intéresse au risque d'être partiel. Kapleau a testé des douzaines de personnes qui prétendaient être sujettes à l'illumination et il en a seulement trouver une qui a eu un éveil véritable sans faire zazen mais :

"sans entrainement, toutefois, l'existence n'est pas transformée de façon appréciable, car on ne sera pas capable de réaliser cette illumination, et avec le temps, elle deviendra simplement un souvenir très cher"

Il raconte l'histoire de cette personne, un plombier de Brooklyn qui n'avait fait aucune étude et qui ne manifestait aucun penchant spirituel ni affinité religieuse mais qui fut témoin de nombreux combats durant le Seconde Guerre mondiale au point de perdre tout goût à la vie, il ne pouvait plus "travailler, jouer ou faire l'amour". Tout lui paraissait inutile.

"Je marchais dans la rue et n'avais qu'une chose en tête: " qu'est-ce que la réalité?"... "même la nuit, la question ne m'abandonnait jamais"..."Cela dura environ six mois. Puis un jour, une explosion se produisit  en moi et je fus rempli d'une joie que je n'avais jamais ressentie. La question s''évapora et je pus travailler à nouveau.... Cet état - parfois, je me sentais capable de sauter pardessus un mur de trois mètres!"- dura environ quatre mois. Ce qui le gâcha fut une nouvelle question obsédante "Qu'est-ce qu'il t'est arrivé? Cette joie et ce bien-être ne sont pas normaux pour toi" J'ai commencé à me sentir mal précisément parce que je me sentais si bien". 

On lui a conseillé de consulter et il s'est retrouvé dans un hôpital dans lequel on l'a gardé plus d'un mois. Il a commencé à en avoir marre et on a fini par lui faire un diagnostic.

"Vous avez eu une expérience de conversion." Je ne savais pas de quoi ou à quoi j'avais été converti, mais j'avais tellement hâte de sortir de l'hôpital que je ne mis pas en question leur diagnostic"..."Ce doit être dix ans plus tard, lorsqu'un ami m'a prêté votre livre Les trois piliers du zen, que j'ai finalement réalisé ce qui m'était arrivé: j'avais eu une expérience de Kensho ou de satori".
Si le réel prêche le dharma (mujo seppo), il doit pouvoir le faire en dehors de tout contexte religieux, ce qui est bien le cas ici. Seulement le "kensho", en admettant qu'il soit indispensable, ce dont je doute, ne suffit pas.

"Progressivement , le rayonnement  et le bonheur s'évanouirent et cette super-energie disparut. Maintenant que j'ai lu votre livre et que je suis venu à l'atelier, je connais l'importance de zazen. Mais zazen ramènera-t-il cette joie merveilleuse? - Oubliez la joie, lui-dis-je. Faites zazen régulièrement, soyez conscient et pleinement impliqué dans votre vie quotidienne, et vous aurez une plus grande clarté, une vitalité accrue et des sentiments de profonde gratitude. Cela affectera votre vie de façon plus positive que l'extase que vous avez expérimentée"
  Difficile de ne pas être nostalgique de l'extase quand on en a connu. Ce que je trouve problématique dans ce genre d'expérience de conversion c'est que vous ne savez pas à quoi vous vous exposez. Si on lui avait passé le Coran, plutôt que les trois piliers du zen, il se serait certainement converti à l'islam, ce qui n'aurait pas été un mal pour autant. Les phénomènes de conversion, de kensho ou de satori me semblent relativement aveugles, c'est pourquoi l'idée que l'on trouve surtout dans le zen soto, plus encore que dans le zen Rinzaï, dont est issu Kapleau, qu'il ne faut pas s'attacher au satori, ni même le rechercher me semble assez judicieuse. Dans les trois Piliers du Zen que j'ai commencé à lire, Kapleau dit qu'il faut rechercher l'expérience de kensho, d'où l'utilisation des koans (version Rinzaï du zen). Il dit ici que de toute façon le kensho n'est pas suffisant. Même si je m'inscris personnellement plutôt dans la tradition du zen soto je trouve la méditation sur les koans et la pratique du dokusan (rendez-vous privé avec le maître) également  très pertinentes. Loin de moi l'idée de critiquer le zen rinzaï.

L'implication consciente dans la vie quotidienne, la clarté dans l'esprit, la vitalité accrue et des sentiments de profonde gratitude et d'amour, si cela ne définit pas l'éveil,  me semble préférable à l'éveil lui-même en tant qu'expérience ponctuelle de satori. On voit bien ici que la question de l'éveil subit par rapport à l'éveil graduel (qui suppose donc un entrainement -zazen-) est loin d'avoir été réglée une fois pour toute.